L’évaluation du fonctionnement social et l’outil d’évaluation multi-clientèle : quelle portée pour la complémentarité, la réflexivité et la pratique professionnelle en contexte institutionnel ?
Contexte de stage
Le soutien à domicile est un milieu de pratique riche et garant de multiples situations d’apprentissage. Le ou la travailleuse sociale détient plusieurs rôles, notamment d’intervenant.e pivot en contexte interdisciplinaire, de courtier.e de ressources, d’agent.e de changement, de coordonnateur/trice, de défense de droits et d’évaluation. Ultimement, la visée des interventions est axée vers le maintien à domicile des individus en perte d’autonomie et l’autonomisation des usager.e.s, que ce soit par la mise en place de services à domicile ou de la mobilisation des ressources internes et externes à l’individu, pensons notamment à la reprise de pouvoir personnelle, aux proches aidant.e.s ou au réseau communautaire (Ministère de la Santé et des Services sociaux, 2003).
Situation d'intervention
J’interviens, depuis novembre, avec une femme ayant des douleurs chroniques affectant son fonctionnement au niveau de la mobilité, de l’humeur et de sa capacité à s’investir dans des rôles sociaux. Le profil décrit dans l’évaluation du fonctionnement social permet notamment un portrait du contexte d’intervention avec madame. Les pistes d’interventions utilisées jusqu’à récemment étaient davantage de l’ordre de l’empowerment et de l’humanisme : beaucoup d’écoute active, de questionnements circulaires et de reflets étaient mobilisés lors des interventions afin de favoriser le changement et la création du lien de confiance. En parallèle et en adéquation avec l’approche orientée vers les solutions, madame était accompagnée dans ses démarches civiques et du démarchage pour l’usagère était effectué (Turcotte et Deslauriers, 2017). Au fil de l’avancement du suivi, l’intervention a été adaptée et davantage de recadrage et de co-construction ont été impliqués dans les interventions afin d’autonomiser madame, notamment avec les liens de dépendance entretenus avec le personnel de la santé.
Analyse critique d'une évaluation
Nous observerons que le paradigme préconisé lors de la rédaction de l’évaluation est davantage d’ordre réflexif-thérapeutique (Bélanger et Genest-Dufault, 2017). Nous remarquerons également que les interventions, à prime abord, étaient davantage d’influence analytique ou même psychanalytique, humaniste/existentielle et axée sur l’empowerment (Charlebois, 2020). Bien que ces approches soient riches et même un apport intéressant et complémentaire au SAD/SAPA du CLSC des Faubourgs, nous remarquerons que l’utilisation de l’approche systémique et orientée vers les solutions est lacunaire dans l’évaluation réalisée (Carignan, 2017). Peu d’observations des « éléments physiques, sociaux, économiques, culturels et politiques qui constituent son environnement », comme l’exprime si bien Guy Bilodeau (2005, cité dans Masson, 2012, p. 227) » et de l’interaction entre ceux-ci et l’usagère sont abordées dans le cadre de l’évaluation, ce qui se distancie considérablement du mandat au soutien à domicile. En effet, les interventions se font dans le cadre du milieu de vie et dans la connaissance et l’adaptation du système domiciliaire aux besoins de l’usager.e. Dans la visée d’une intervention systémique, les éléments de l’environnement sont également des formes de communication (Carignan, 2017) et nous fournit des indices clairs lors de l’évaluation, il est donc primordial de les consigner. La faible contextualisation mise en pratique lors de ma rédaction de l’évaluation du fonctionnement social diminue la spécificité du travail social dans le processus d’évaluation, et risque l’application d’une approche davantage psychologisante ou individualisante dans les interventions (Masson, 2012).
Nous observerons que les modèles de collecte de données interrogatifs et protocolaires sont davantage priorisés au soutien à domicile. Pensons notamment au cadre de collecte de données dans le but d’une rédaction d’évaluation OCCI, fortement teintée de l’idéologie positiviste (Masson, 2012). L’outil d’évaluation multi-clientèle (OEMC, ou plus fréquemment appelée OCCI) est une évaluation de l’autonomie fonctionnelle de l’individu, basé sur des profils standardisés de fonctionnement. Les critères d’autonomie évalués sont les suivants et sont dépeints de manière quantitative : les activités de la vie quotidienne (AVQ), la mobilité, la communication, les fonctions mentales et les activités de la vie domestique (AVD). Tous ces facteurs sont calculés pour résulter en un profil d’autonomie normatif (allant de 1 – très autonome, à 14 – complètement dépendant sur les composantes étudiées), déterminant l’admissibilité ou non à des services.
Dans ma pratique professionnelle, le modèle dialogique est davantage utilisé, c’est-à-dire, une attention particulière aux besoins verbalisés par l’usager.e et la perception de ses conditions matérielles d’existence (Masson, 2012). Cela entre en conflit avec le mandat du soutien à domicile, car cette méthode n’est pas considérée comme suffisamment objective dans le but d’une rédaction d’évaluation OCCI. Constatons également l’existence de symptômes comportementaux et psychologiques de la démence chez certain.e.s usager.e.s, influant sur les fonctions mentales, dont le jugement, l’orientation et la mémoire chez les usager.e.s et nuisant conséquemment à leur capacité à formuler des données vérifiables ou standardisables (Masson, 2012).
Dans le cadre de la collecte de données pour la rédaction d’une évaluation OCCI, l’utilisation du questionnement linéaire prédomine sur la valorisation du questionnement circulaire (Chouinard et Guénette, 2020), d’où l’importance d’utiliser de ce dernier de manière complémentaire dans le cadre de l’évaluation du fonctionnement social.
Soulignons que l’OCCI, outil davantage « objectif » ou standardisé, est complémentaire à l’évaluation du fonctionnement social, ce dernier découlant davantage de données dialogiques et du jugement clinique de la professionnelle. Nous observerons cependant que l’évaluation OCCI substitue fréquemment la rédaction d’évaluations du fonctionnement social dans le milieu de pratique du soutien à domicile, compte tenu des injonctions de temps et à la réévaluation annuelle de l’autonomie pour l’octroi de services à l’usager.e (OTSTCFQ, 2016). Il est difficile, dans le cadre du mandat du soutien à domicile, d’évaluer avant d’intervenir dû aux attentes d’éfficience, et ces deux actions se font souvent simultanément, malgré la nécessité de planifier l’action afin de porter un jugement professionnel sur la situation et agir efficacement dans l’intérêt des usager.e.s (OTSTCFQ, 2020). Dans le même ordre d’idée, l’injonction à l’octroi de services à des fins instrumentales ou de reddition de compte réduit parfois le rôle de la travailleuse sociale à celui de coordonnatrice ou de courtière de ressources.
Conclusion
Finalement, à cet égard, je remarque les manifestations de confrontations entre ma posture professionnelle et le milieu de stage fréquenté. Je perçois les évaluations OCCI comme outils cliniques, certes, mais également comme manière d’instrumentaliser les rôles et fonctions des travailleurs et travailleuses sociales à de visées gestionnaires, bureaucratique, de gestion du risque et d’utilisation des services comme fin à la pratique professionnelle (Rodriguez del Barrio, 2001). Dans ce contexte, comment est-il possible de développer une posture critique et réflexive lorsque les interventions effectuées sont dans le but de satisfaire à de pures attentes gestionnaires et budgétaires ?
Bibliographie commentée
Bélanger, E. et Genest-Dufault, S. 2017. Le processus de développement de l’identité professionnelle en travail social : l’apport de la formation pratique. Dans S. Genest-Dufault, A. Gusew, E. Bélanger et I. Côté (dir.), Accompagner le projet de formation pratique en travail social. Presses de l’Université Laval.
Commentaire: Cette source est grandement pertinente dans l’optique de pistes liant des ancrages identitaires et réflexifs dans le processus de formation de l’identité professionnelle.
Carignan, L. (2017). Chapitre 7 : Principales approches en travail social. Dans D. Turcotte et J. P. Deslauriers (dir.), Méthodologie de l’intervention sociale personnelle (2e éd.). Presses de l’Université Laval.
Commentaire: Ce chapitre permet une compréhension sommaire et efficace de l’approche systémique, centrale à la pratique du soutien à domicile au CLSC des Faubourgs.
Charlebois, F. (2020). TRS1120 : Les théories humanistes [présentation powerpoint]. Moodle. https://www.moodle2.uqam.ca/
Commentaire: Cette source permet d’identifier les approches utilisées et opérationnalisées dans le cadre du processus de formation pratique.
Chouinard, I. et Guénette, M. (2020). L’évaluation du fonctionnement social. Du quoi au comment. Revue canadienne de service social, 37(2), 197–199. https://doi.org/10.7202/1075121ar.
Commentaire: Dans cet article, j’en retiens que la pertinence du questionnement circulaire comme processus réflexif de part et d’autre dans le contexte de l’évaluation.
Masson, P. (2012). Évaluations psychosociales : culture du positivisme et enjeux éthiques. Nouvelles pratiques sociales, 25(1), 224-242. https://doi.org/10.7202/1017392ar.
Commentaire: Cet article est majeur dans une perspective critique, notamment en lien avec la dominance du positivisme dans le processus évaluatif, notamment en lien avec la cueillette de données et ses modèles interrogatif, protocolaire et dialogique.
Ministère de la Santé et des Services sociaux. (2003). Chez soi : Le premier choix. La Politique de soutien à domicile. Gouvernement du Québec.
Commentaire: Cet écrit permet de se familiariser avec les rôles spécifiques des travailleuses sociales en contexte de soutien à domicile, notamment en matière d’évaluation.
OTSTCFQ (2018) Avis professionnel : l’évaluation du fonctionnement social et le plan d’intervention en contexte de collaboration interprofessionnelle ou d’utilisation d’outils d’évaluation. https://ena01.uqam.ca/.
Commentaire: Cette source est éclairante à la lumière de mon stage ; le soutien à domicile, car les partenariats interprofessionnels foisonnent, pensons notamment dans le cadre de la réalisation d’évaluations OEMC (OCCI), outil lui-même interdisciplinaire.
OTSTCFQ. (2016). Avis professionnel : OEMC vs. évaluation du fonctionnement social. Bulletin OTSTCFQ, (publication no. 128). https://www1.otstcfq.org/documentation/avis-128-oemc-vs-evaluation-du-fonctionnement-social/.
Commentaire: Cet avis documente la complémentarité de l’OEMC et de l’évaluation du fonctionnement social et démontre l’absence de substitution possible.
OTSTCFQ (2020). Lignes directrices : conduite professionnelle attendue pour les travailleurs sociaux en matière d’évaluation.
Commentaire: Cette source permet d’intégrer les composantes normatives du processus d’évaluation du fonctionnement sociale et dirige la pratique en ce sens, enrichissant la capacité d’action comme professionnel.
Rodriguez del Barrio, L. (2001). Enjeux et paradoxes de l’évaluation dans le champ de la santé et des services sociaux. Cahiers de recherche sociologique, (35), 149–166. https://doi.org/10.7202/1002240ar.
Commentaire: Ce texte offre une intéressante approche critique au processus d’évaluation en contexte institutionnel.
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ReplyDeleteBonjour Nelly :)
ReplyDeleteD’abord, j’aimerais te féliciter, Quelle belle analyse! Tu m’as fait connaître un peu plus du milieu institutionnel et de notre rôle comme TS en soutien à domicile. Ton analyse est très bien développée et les liens que tu as fait avec la théorie sont plus que pertinents. Je suis d’accord avec toi qu’une collecte de données basée sur des aspects plus quantitatifs et diagnostiques peut nous freiner au moment de faire notre travail. Aussi, je peux mieux comprendre ta posture et tes commentaires en séminaire, je peux faire le lien entre ce que tu vis actuellement dans ton milieu de stage et la fatigue mentale ou physique que tu as exprimée il y a quelques semaines.
Ensuite, je suis tout à fait d’accord avec toi! Comment développer un regard critique et “produire” une opinion professionnelle basée sur nos connaissances et nos analyses, si nous sommes biaisés par la NGP? Malheureusement, c'est la réalité dans beaucoup des lieux de pratique professionnelle. Nous sommes confrontés à faire tout le contraire à ce que nous avons appris à l’école et à ce que nous voudrions développer comme TS, comme accompagnatrices ou accompagnateurs… enfin, nous avons plusieurs rôles avec ce beau métier que nous ne devrions pas nous limiter.
J’aimerais te donner la bonne réponse à la question de ta conclusion, mais je ne l'ai pas. Je pourrais te dire que cette belle expérience t’aidera à mieux te connaître comme travailleuse sociale et à mieux saisir tes intérêts professionnels! :)
Merci de me faire connaître un des fonctionnements dans l’institutionnel!
Bonne continuation Nelly, tu n'es pas tout.e seul.e. On est toutes et tous dans le même bateau :)
***Ooops, mon commentaire précédent à été supprimé désolée !